6

CE même soir, j’ai raconté à ma mère ce qui s’était passé. Quand je lui ai parlé de la proposition de ! Charles, j’ai vu des larmes dans ses yeux :

— Mon Dieu, le braye garçon !… Comme il t’aime, Madeleine !

Nous avons parlé, longuement. Ma mère, comme moi, éprouvait envers Charles une reconnaissance infinie. Je me promis, une nouvelle fois, de le rendre heureux, ce serait ma façon de le remercier.

Dans mon lit, pour la première fois depuis bien des jours, l’inquiétude me laissa en paix. Et l’insomnie, disparut, elle aussi. D’une façon que je n’aurais jamais osé espérer, une solution s’offrait à mon problème. Je me sentais apaisée, profondément soulagée.

Le lendemain matin, Jeanne, la mère de Charles, vint nous voir. Elle semblait affolée :

— Charles vient de me parler, avant d’aller à la mine. Si je m’attendais à ça ! Est-ce vrai, ce qu’il m’a dit, Madeleine ? J’ai du mal à le croire !

Le cœur serré, je demandai :

— Qu’a-t-il dit, exactement ?

— Eh bien, que… qu’il y a eu une fois où il a perdu la tête… et que maintenant tu es enceinte, et qu’il doit réparer…

Ainsi, même à ses parents, Charles n’avait pas confié mon secret. Il avait dit ce qu’il m’avait promis : que l’enfant était de lui. Je dis, gênée devant le regard douloureux et réprobateur de Jeanne :

— Oui, c’est vrai, Jeanne…

Sa bonté naturelle reprit le dessus, et elle me rassura :

— Eh bien, il t’épousera. Il t’aime, c’est son plus cher désir. Et moi, ajouta-t-elle avec un tremblement dans la voix, j’y gagnerai une fille. Je n’aurais pas choisi pour Charles une autre fille que toi, Madeleine.

Nous avons parlé du mariage qu’il faudrait précipiter.

— Bien sûr, dit Jeanne, les gens vont jaser. Mais qu’y faire ?

— Rien du tout, dit ma mère. De toute façon, ils finiront bien par se calmer.

J’ai vu dans son regard qu’elle pensait la même chose que moi : qu’était-ce, un peu de cancans à affronter, à côté de ce qu’aurait été ma vie sans l’intervention de Charles, avec l’étiquette de fille-mère à porter comme une tare ?

En fin d’après-midi, Charles vint, solennellement, faire sa demande à ma mère. Elle le serra contre elle :

— Merci, Charles, pour Madeleine, et pour l’enfant qui va naître.

Il sourit, ému :

— Il ne faut pas me dire merci, Louise. Je ne fais pas un sacrifice en épousant Madeleine. Je l’aime, je suis heureux de l’épouser.

Je n’ai pu m’empêcher de demander :

— Même dans les conditions actuelles, Charles ?

Il me regarda gravement :

— Oui, Madeleine, même ainsi. J’ai même de la reconnaissance pour cet enfant que tu attends, car c’est surtout grâce à lui que tu acceptes de m’épouser. Sans lui, probablement m’aurais-tu encore repoussé…

Je m’approchai de lui, et, timidement, l’embrassai sur la joue. Je rougis lorsqu’il me prit dans ses bras et me serra contre lui. J’eus même un geste pour me dégager. Je ne parvenais pas à penser à Charles autrement que comme à un frère. Comprit-il mon geste de recul ? Il n’insista pas, et me lâcha aussitôt.

Lorsqu’il partit, je le reconduisis jusqu’à la porte. Il me prit aux épaules. Avec appréhension, je levai les yeux vers lui. Il sourit doucement, avec tendresse m’attira et m’embrassa sur les joues, comme un frère. Mon soulagement ne lui échappa pas.

— Bonsoir, Madeleine. Dors bien.

— Bonsoir, Charles. À demain.

Je rentrai chez moi, avec une pointe d’inquiétude au cœur : que se passerait-il, lorsque Charles voudrait m’embrasser comme un fiancé ? Et lorsque nous serions mariés ? Jusque-là, dans mon soulagement, je n’avais pas pensé plus loin. Mais maintenant je m’inquiétais. Je ne savais même pas ce qui se passait lorsqu’on était marié, et je n’osais pas en parler à ma mère. De ces choses-là, on ne parlait pas. La seule expérience que j’avais, c’était un souvenir désagréable et confus dans lequel une douleur déchirante me traversait. Qu’exigerait Charles de moi ? À la pensée qu’il pourrait m’embrasser comme l’avait fait Henri, tout mon être se raidissait. Je ne voulais pas embrasser Charles de cette façon, je n’étais pas amoureuse de lui.

Juliette vint me voir, dans la semaine. Je lui annonçai mon prochain mariage avec Charles. Je lui racontai tout. Elle aussi, comme ma mère, déclara :

— Il doit t’aimer beaucoup. Tu as de la chance, au fond, Madeleine.

Oui, c’était vrai, j’avais de la chance que Charles fût là. À Juliette non plus, je n’ai pas parlé de mes inquiétudes. Qu’aurait-elle pu me dire ? Je savais bien moi-même que je n’avais pas d’exigences à formuler, je devais déjà être heureuse d’être acceptée ainsi par Charles, et je n’avais qu’une chose à faire : être pour lui une femme fidèle et dévouée.

Ma santé ne s’améliorait pas. J’avais encore beaucoup de nausées. Le matin, je ne pouvais plus supporter l’odeur du café. C’était pénible, et je m’effrayais, par moments, de l’état dans lequel j’étais, qui ne me laissait pas oublier qu’en moi un enfant commençait de vivre, sans que je l’eusse voulu.

Charles m’entourait de tendresse. Il venait souvent me voir, et je m’arrangeais toujours pour que nous ne soyons jamais seuls tous les deux. Il semblait se contenter de la situation. Son attitude envers moi était la même qu’avant, sauf que, maintenant, il me tenait les mains, et me parlait avec douceur et amour. Il ne cherchait pas à m’embrasser, à part deux baisers sur les joues lorsqu’il me quittait le soir. J’en étais soulagée.

La nouvelle de mon prochain mariage fit le tour du coron. Nombreuses furent les voisines qui vinrent nous voir, les yeux brillants de curiosité. Elles en furent pour leurs frais. Ma mère, à toutes, déclara simplement :

— Oui, elle va épouser Charles. Il est inutile qu’ils aient de longues fiançailles, ils se connaissent depuis l’enfance.

Charles avait demandé un logement à la Compagnie des mines, car, disait ma mère, quand on est marié, chacun chez soi. Un mineur qui se mariait avait le droit d’avoir sa maison. Il venait de se bâtir des nouvelles constructions, à l’autre bout du coron, où nous nous installâmes. Les jours qui précédèrent le mariage furent occupés par les nombreux préparatifs. Il fallait équiper le logement. C’était une maison claire et agréable, avec deux pièces en bas et deux en haut. Elle me changeait de celle où je vivais avec ma mère, qui était tout en rez-de-chaussée et ne comprenait que trois petites pièces. De plus, elle faisait partie d’un pavillon de deux logements, espacé des autres de quelques mètres, ce qui donnait l’impression d’avoir plus d’espace, contrairement aux anciennes maisons qui se succédaient collées les unes aux autres.

Je m’y plus tout de suite. L’électricité y était installée. Tout était neuf et beau. Avec une sorte de fébrilité, je me mis à coudre des rideaux, et je m’appliquai à rendre l’endroit coquet. Cela m’obligeait à réaliser que bientôt je serais mariée, je vivrais avec Charles, je n’aurais plus ma mère avec moi. Je n’arrivais pas à y croire vraiment.

Juliette venait m’aider, de temps en temps. Elle se montrait enthousiaste :

— Je t’envie presque ! disait-elle. Une maison pour toi toute seule : tu te rends compte !

Nous avons meublé les pièces. En bas, un salon et une cuisine. En haut, les chambres. Il fallut acheter un grand lit, et je frémis en le voyant. Devrais-je y dormir avec Charles ? Cela me paraissait quasi impossible.

Les parents de Charles, et ses deux frères, Julien et Georges, lui offrirent un fauteuil : un vrai luxe ! Julien et Georges avaient eux aussi pris le chemin de la mine. Georges, le plus jeune, qui venait d’avoir quatorze ans, était galibot comme Charles à ses débuts. Et il était fier d’être mineur, d’apporter à sa mère, chaque quinzaine, son salaire comme les hommes de la maison.

 

Mon mariage eut lieu la première semaine de novembre. J’ai vécu toute cette journée avec une continuelle sensation d’irréalité. Dans la jolie robe que m’avait confectionnée ma mère, je me sentais une autre. J’avais l’impression que ce n’était pas vraiment à moi que tout cela arrivait. J’épousai Charles à dix-sept heures. Les mariages se faisaient toujours l’après-midi, chez nous, afin que les mineurs ne perdent pas leur journée de travail.

Par respect envers la mémoire de mon père, et étant donné les circonstances, nous ne fîmes pas de grandes réjouissances. Il y eut simplement un repas, chez Jeanne et Pierre. Les amis et voisins vinrent prendre le café. Ma mère pleura beaucoup, en pensant à mon père. Moi aussi, je pensais à lui. Qu’aurait-il dit, s’il avait encore été là ? Était-ce mieux qu’il n’y fût plus ?

J’appréhendais le moment où je me retrouverais seule avec Charles. Que se passerait-il alors ? Au fur et à mesure que la soirée s’avançait, je sentais mes mains devenir glacées, et j’avalais convulsivement ma salive pour réprimer la nausée qui montait. J’avais peur.

Les invités commencèrent à s’en aller, les uns après les autres. J’aurais voulu les retenir, j’aurais voulu retenir le temps. Je m’affolais de le voir passer inéluctablement. Lorsque le dernier invité fut parti, nous restâmes encore un peu, en famille. Et puis il fallut bien partir, nous aussi. Ma mère m’embrassa en pleurant :

— Je vais me retrouver toute seule chez moi, maintenant. Viens me voir souvent !

J’aurais beaucoup donné pour pouvoir être encore avec elle, comme avant. Mais cela ne m’était plus permis. Je devais suivre mon mari.

Les parents de Charles nous embrassèrent affectueusement. Nous sommes sortis, Charles et moi, pour aller rejoindre notre maison qui nous attendait. Il faisait nuit, et en marchant près de Charles, dans le coron silencieux, j’avais l’impression de rêver. Je me disais : « Je suis avec Charles, je vais vivre avec lui. » Et je n’arrivais pas à m’en persuader.

En entrant chez nous, l’appréhension me reprit. C’était même plus que cela, c’était un véritable trac. Là, subitement, seule avec lui, dans la pièce que j’avais arrangée moi-même et où je me sentais pourtant étrangère, je venais de me rendre compte qu’il était maintenant mon mari. La nausée que j’avais réprimée toute la soirée revint, violente. J’eus le temps de dire :

— Oh, Charles, je… Excuse-moi !

Et je me précipitai dans le cabinet de toilette, où je me mis à vomir lamentablement.

Lorsque je revins dans la pièce, Charles parut effrayé par mon aspect :

— Madeleine ! Tu es malade ? Mon Dieu, tu es verte !

Voyant que je tremblais, il me prit contre lui et m’entoura de ses bras.

— Viens, tu es glacée. Essaie de te réchauffer un peu.

Lentement, je sentis sa chaleur m’envelopper, et mes frissons se calmèrent.

— Ça va mieux, Madeleine ? demanda-t-il doucement.

— Oui, dis-je tout bas.

Je n’osais pas le regarder. Qu’allait-il dire, maintenant, qu’allait-il faire ? L’inquiétude revenait.

— Va te coucher, Madeleine, dit-il avec douceur, et essaie de dormir.

Je le regardai avec crainte. Il me rassura :

— Ne crains rien, je vais te laisser tranquille. Tu es malade, tu as besoin de sommeil. Il est tard, va dormir.

N’osant encore y croire, je dis :

— Mais… mais toi, Charles ?…

— Ne t’inquiète pas pour moi, Madeleine. Je vais me mettre dans le fauteuil. De toute façon, dans quelques heures je me lève pour la mine.

Le soulagement que je ressentais me donnait des remords. J’insistai :

— Mais… tu ne seras pas bien ?

Il sourit, avec un mélange de tendresse et d’amertume :

— Je peux dormir n’importe où, tu sais. Pendant la guerre, j’ai dormi dans des conditions bien pires. Un fauteuil est un véritable luxe, à côté.

Il me regarda, et je me sentis enveloppée par tout l’amour qu’exprimaient ses yeux.

— Va dormir, Madeleine, va !

Je m’approchai de lui, timidement :

— Bonsoir, Charles.

Il m’embrassa sur le front, me repoussa :

— Dors bien, ma chérie.

Ce petit mot tendre, le premier qu’il utilisait envers moi, me troubla étrangement. Avec un sentiment qui ressemblait à de la culpabilité, je montai l’escalier, entrai dans la chambre. Le grand lit était là, impressionnant. Mais, cette nuit, j’y serais seule, me dis-je avec le même soulagement. Je me déshabillai et, à peine couchée, complètement épuisée, je m’endormis.

Lorsque je m’éveillai, Charles était parti. Il m’avait laissée dormir. Mon cœur se gonfla de reconnaissance pour sa délicatesse. Je me levai, mis la maison en ordre, fis un peu de ménage, et préparai le repas. Ma mère vint me voir :

— Ça va, Madeleine ? Tout va bien ?

J’ai répondu oui, laconiquement. Je ne parlai pas de l’attitude de Charles ; elle ne m’interrogea pas davantage.

— Comme la maison semble vide, sans toi ! Je me sens perdue !

Je souris, un peu absente. Je prenais pied dans ma nouvelle vie, et je ne savais pas encore trop ce qu’elle serait. Si seulement j’avais pu considérer Charles comme un mari ! Mais je ne voyais toujours en lui qu’un ami, le compagnon de mon enfance, de mes jeux. Pourquoi ne pouvais-je l’aimer autrement ? Je me prenais à le regretter. Tout aurait été beaucoup plus facile.

Ma mère partit, après m’avoir fait promettre d’aller la voir. Et j’attendis le retour de Charles, en faisant le tour de ma maison, et en me persuadant que dorénavant j’étais la maîtresse de ces lieux, que là était mon foyer.

Lorsque Charles rentra, j’avais préparé, comme l’avait fait tant de fois ma mère pour mon père, le chaudron pour le bain. Je l’installai dans un coin de la cuisine, derrière le paravent qui avait appartenu à ma mère et qu’elle m’avait donné. Lorsque Charles se fut lavé, je lui servis son repas. Je lui racontai la visite de ma mère. De son côté, il me parla des plaisanteries d’usage de ses camarades de travail envers un jeune marié. Je rougis et ne répondis pas. Comment pourraient-ils se douter, tous les autres, de l’étrange mariage qui était le nôtre ?

Le soir, mon appréhension revint. Je fis la vaisselle pendant que Charles s’occupait du jardin. Quand il rentra, j’étais encore en train de vomir. Mes malaises, qui m’avaient laissée tranquille toute la journée, se réveillaient, en grande partie dus à la nervosité que je ressentais à l’idée que Charles, peut-être…

De nouveau, il s’inquiéta :

— Madeleine ! Tu es encore malade ?

J’eus un geste d’impuissance :

— Ce n’est rien, Charles. Ça m’arrive souvent en ce moment.

Comme la veille, il fit preuve d’un tact exceptionnel :

— Va te coucher, Madeleine, ne crains rien. Tant que tu seras malade, je te laisserai tranquille. N’aie pas peur de moi, je ne te forcerai pas. Je veux que tu viennes vers moi de toi-même. Je ne ferai jamais rien contre ta volonté. Aussi, je ne veux plus te voir ce regard traqué. Je veux que tu sois heureuse, avec moi. Je t’aime, Madeleine !

Il me tendit les mains, prit les miennes :

— Madeleine, ma chérie, tes mains sont glacées ! Va dormir, je me contenterai du fauteuil.

— Mais, Charles, tu ne peux pas toujours…

Il me coupa, avec douceur :

— Écoute, ne dis rien. Demain, j’irai chercher chez ta mère ton lit de jeune fille et je le mettrai dans l’autre chambre. Je dirai que tes malaises me réveillent la nuit, que cela me gêne parce que j’ai besoin de dormir après les dures journées passées au fond de la mine.

— Oh, Charles ! Tu crois que…?

— Je la convaincrai, tu verras. Je dormirai dans ton ancien lit tout le temps qu’il faudra. Je serai patient pour te conquérir.

Soulagée pour toutes les nuits à venir, je ne me suis pas rendu compte du sacrifice qu’il s’imposait. Il me sourit, et je n’ai pas su comprendre, non plus, la tristesse infinie de son sourire.

Ainsi débuta notre mariage, sur des bases faussées. Ce n’était pas un vrai mariage, mais à moi il convenait tout à fait. Je m’installai, peu à peu, dans mon état de femme mariée sans l’être. Je m’occupais de la maison, du ménage. Tous les jours, j’époussetais les meubles pour chasser le charbon qui s’infiltrait partout. Tous les jours, je donnais un coup de serpillière au carrelage, et tous les samedis je lavais à grande eau. Je repris l’habitude de laver des vêtements de mineur. Je faisais la vaisselle, les courses, le ménage, la lessive, les repas. Je m’occupais de Charles comme s’il avait été un père, ou un frère. Je ne prenais pas garde au regard plein d’attente et d’espoir que parfois il posait sur moi. Je vivais avec Charles au lieu de vivre avec ma mère, et il n’y avait rien d’autre de changé.

Je m’habituais à notre nouvelle maison. Elle était située de l’autre côté du coron, avec une vue sur la mine différente de celle que j’avais toujours eue. Cela me changea un peu, au début, mais, là aussi, je m’habituai vite. Par contre, nous n’étions pas loin du « mont d’cheines », comme nous l’appelions, le tas de cendres que possédait chaque coron. À cette époque, le service de ramassage des poubelles n’existait pas. La plupart des déchets et les ordures ménagères étaient brûlés dans le poêle. Tous les matins il fallait, avant de l’allumer, vider les cendres au bord de la chaussée. Le cantonnier des mines venait les ramasser et les transportait sur le mont de cendres, en attendant qu’un tombereau, chaque semaine, les emmène au terril. Lorsque le vent soufflait dans notre direction, il nous amenait des nuages de poussière de cendres qui se collait partout, sur les rebords des fenêtres ou sur le linge que je mettais à sécher dehors.

Au cours du mois suivant, mes malaises disparurent peu à peu. Charles dormait dans l’autre chambre, dans mon ancien lit, et je me sentais plus détendue. Je me levais tôt le matin, pour le départ de Charles à la mine. Je lui préparais son « briquet », le traditionnel casse-croûte du mineur. Puis je faisais le ménage, les courses. Souvent Charles allait me chercher plusieurs seaux d’eau en rentrant du travail, afin de m’éviter, dans mon état, de porter de lourdes charges. Il était avec moi gentil, tendre, plein d’attentions, et moi je ne m’occupais pas de lui autrement que s’il avait été mon frère.

Plusieurs après-midi par semaine, j’allais chez ma mère et je cousais avec elle. Nous continuions ainsi à exercer notre métier de couturière, et je ramenais chez moi les finitions à faire à la main, qui occupaient mes soirées avec Charles. Lui lisait le journal, ou bien me parlait de son travail à la mine. Nos années d’enfance et nos jeux communs nous avaient rendus très proches. En somme, nous nous entendions bien. Il était passionné par son métier, il me racontait les modernisations apportées à la mine après la reconstruction des galeries détruites par les Allemands.

— Il y a l’électricité, maintenant, dans les galeries. C’est fini, l’obscurité complète. Et nos outils aussi sont modernisés ; on commence à utiliser l’électricité pour les machines.

Les premiers jours, tous les soirs, il s’extasiait, en concluant inévitablement :

— C’est beau, tout de même, le progrès !

Puis il s’habitua. Et ce qui l’avait tant enthousiasmé au début lui parut ensuite normal.

 

Le 1er janvier, j’eus vingt ans. J’étais mariée depuis deux mois, et rien n’était changé entre Charles et moi. Nous vivions comme frère et sœur. Charles ne me disait rien, il semblait se contenter d’une telle existence, et j’en étais satisfaite. Je me tournais entièrement vers l’attente de mon enfant.

Un événement se produisit, dans le courant du mois, qui me fit prendre conscience que mon enfant vivait en moi, et ne me permit plus de l’oublier. C’était un mardi après-midi. J’étais chez ma mère, et je cousais des boutons sur une robe pendant que ma mère était à la machine. Penchée sur mon ouvrage, attentive à faire des petits points, j’ai soudain senti mon enfant bouger. Je n’ai pas compris tout de suite. Je suis restée immobile, retenant ma respiration. Et le doux mouvement a repris. J’ai mis ma main sur mon ventre et je l’ai senti, sous ma paume, remuer doucement. J’ai été bouleversée. Pour la première fois, je réalisai qu’il était vraiment là, et qu’il vivait.

— Que se passe-t-il, Madeleine ? demanda ma mère.

J’ai tourné vers elle un regard émerveillé. Il me sembla qu’en moi une grande clarté se faisait.

— Maman, je… je crois qu’il bouge…

Émue, elle se leva, vint près de moi. Elle posa sa main près de la mienne, sur mon ventre. Et, unies par la même émotion, nous avons guetté ensemble les premiers frémissements de la vie de mon enfant.

 

A partir de ce jour, je m’intéressai à cet enfant que j’attendais et dont j’avais découvert la réalité. Je me rendis compte avec ravissement que je l’aimais déjà. Au fur et à mesure que les jours passaient et que ma taille s’arrondissait, j’éprouvais une sorte de plénitude heureuse. J’avais hâte qu’il fût là, tout en souhaitant en même temps que durent longtemps ces mois où lui et moi ne faisions qu’un.

 

Juliette venait souvent me rendre visite. Elle me demandait si j’étais heureuse, et ma réponse affirmative la rassurait. Elle me donnait quelquefois des nouvelles d’Henri, qui était toujours en Allemagne, mais cela ne m’intéressait plus. J’avais rayé Henri une fois pour toutes de mon esprit. Je n’arrivais pas à réaliser que c’était son enfant que j’attendais. En me repoussant, il l’avait rejeté, et ce n’était plus le sien. Ce serait le mien, uniquement.

Un après-midi du mois de février, Juliette et moi bavardions devant une tasse de café. Charles n’allait pas tarder à rentrer. Le chaudron rempli d’eau pour son bain chauffait doucement au bord de la cuisinière. Soudain, la porte s’ouvrit. Georges, le plus jeune frère de Charles, entra, l’air complètement affolé :

— Madeleine ! Viens vite, Charles se bat avec Albert Darent ! Viens, il faut les arrêter !

Suivie de Juliette, je me précipitai hors de la maison. Au bout de la rue, devant le carreau de la fosse, il y avait un attroupement. Je courus derrière Georges, aussi vite que me le permettait mon ventre alourdi. Lorsque j’approchai, les hommes s’écartèrent. Alors je les vis. Ils se battaient comme des brutes. Ils avaient roulé par terre et, dans la poussière, se donnaient des coups avec acharnement. Horrifiée, je criai :

— Charles ! Arrête !

Il ne m’entendit pas, ou, s’il m’entendit, ne m’écouta pas. Avec un sanglot d’impuissance, je regardai autour de moi :

— Mais, dis-je aux autres, arrêtez-les !

L’un d’eux secoua la tête :

— Impossible de les séparer. Laissez-les, il y avait trop longtemps que ça couvait, il fallait que ça explose !

Incompréhensive, je n’osai pas questionner. Que voulait-il dire ? Que s’était-il passé ? Charles, jamais, n’avait fait allusion à Albert Darent en ma présence.

— Oh, dit Juliette, il faut faire quelque chose ! Ils vont se tuer !

J’avais peur pour Charles. Albert Darent était brutal et fort comme un taureau, et il cognait avec une rage aveugle. Je criai de nouveau :

— Oh Charles ! Je t’en supplie, arrête !

Je le vis relever la tête. Rassemblant ses forces, il donna dans la mâchoire de Darent un tel coup que celui-ci tomba dans la poussière et ne bougea plus.

— Eh bien, il a son compte, dit quelqu’un.

Charles se releva, regarda autour de lui :

— J’espère que ça lui servira de leçon, prononça-t-il clairement. Et si quelqu’un s’avise de répéter ses insinuations, il aura affaire à moi.

Il vint vers moi. Son aspect m’effraya. Dans son visage noir de charbon, du sang coulait, au niveau du sourcil gauche, et au coin de la lèvre. Un de ses yeux était enflé.

— Que s’est-il passé ? demandai-je avec des sanglots dans la voix.

— Viens, me dit-il, rentrons à la maison.

Georges et Juliette nous laissèrent seuls. Dans la cuisine, après qu’il se fut lavé, je nettoyai et pansai les plaies de son visage, et appliquai une compresse d’eau froide sur son œil qui gonflait. De nouveau, je demandai :

— Dis-moi, Charles, pourquoi t’es-tu battu ?

— C’est ce salaud, dit Charles, je ne pouvais plus supporter ses insinuations.

— De quoi parles-tu ? Quelles insinuations ?

— Si tu savais… Tous les jours, il ricanait en me voyant, avec un air entendu, il me lançait des réflexions comme : « Alors, bientôt papa ? » Je serrais les poings et ne répondais pas. Aujourd’hui, il m’a dit : « Tu ferais bien de t’assurer qu’il est vraiment de toi, ce gosse. Moi, j’ai une autre idée sur la question. » Alors, Madeleine, j’ai vu rouge, et je me suis jeté sur lui. Tu comprends, je ne peux pas supporter qu’il parle ainsi, qu’il te salisse de cette façon.

Je baissai la tête, malheureuse, incapable de répondre. Ce qu’avait dit Albert Darent était vrai, après tout, et c’était pour moi que Charles s’était battu, pour me défendre comme il le faisait depuis notre enfance.

— Ne crains rien, Madeleine, il ne recommencera pas. Je crois que la leçon lui aura suffi.

Je ressentais une sorte de malaise, qui mit longtemps à me quitter. J’étais triste pour Charles, qui aurait, pensai-je, mérité mieux que moi. Et j’étais pleine de crainte envers Albert Darent, car je me doutais bien que, loin de se tenir tranquille, il chercherait au contraire à se venger de la défaite qu’il avait subie.

*

Peu après, d’autres difficultés occupèrent nos pensées. Des rumeurs de grève circulèrent de nouveau. Les salaires étaient insuffisants car les prix avaient maintenant quadruplé. De plus, le charbon, augmenté lui aussi, coûtait dix-sept francs le quintal, sans augmentation pour l’ouvrier. Le mécontentement grandissait. Au début du mois de mars, Charles, rentrant du travail, m’annonça :

— Ça y est, la grève est décidée.

Il y eut, comme à chaque fois, d’interminables pourparlers entre les syndicats et les compagnies, personne ne voulant céder. J’avais peur. Chaque grève me remettait en mémoire celle de 1906, et je revoyais les affrontements avec la troupe. Cela m’avait tellement marquée que j’appréhendais que cela pût, de nouveau, mal tourner. Je confiais mes inquiétudes à Charles.

— Mais, Madeleine, disait-il, nous ne pouvons pas continuer ainsi. Nous sommes exploités. Ils ne voient qu’une chose : le rendement, rien que le rendement. Mais nous sommes des êtres humains, pas des machines, quand même !

Devant l’ampleur prise par la grève, qui s’étendit à tout le bassin minier, les compagnies acceptèrent d’augmenter un peu les salaires.

— Nous réclamons un salaire de vingt-huit francs par jour, me dit Charles, et ils nous offrent vingt-quatre francs cinquante. Les syndicats ne cèdent pas.

Il y eut un référendum, le 21 mars. Les mineurs, à une large majorité, se prononcèrent pour la continuation de la grève. Je m’inquiétais chaque jour davantage : où cela allait-il nous mener ? Nos économies s’épuisaient, je voyais arriver avec appréhension le moment où nous n’aurions plus rien. Les autres femmes de mineurs, comme moi, étaient soucieuses. C’était à elles qu’il appartenait de nourrir la famille, mais, sans argent, comment feraient-elles ?

Avec soulagement, nous apprîmes quelques jours plus tard que, les mineurs des bassins du Nord ayant repris le travail, la reprise était décidée aussi dans le Pas-de-Calais. Le 1er avril, la plupart des mineurs défilèrent dans les rues, avec le drapeau syndical et des musiciens qui jouèrent L’Internationale.

Je fus soulagée que tout fût rentré dans l’ordre. Cette grève n’avait pas été inutile, néanmoins. Outre l’augmentation des salaires, venait d’être établi le principe de l’allocation familiale, avec un franc par enfant de moins de treize ans. Ce n’était pas grand-chose, mais les mères de familles nombreuses eurent la satisfaction d’avoir un peu plus d’argent pour élever leurs enfants.

J’étais maintenant enceinte de huit mois. Ma mère venait m’aider, pour les gros travaux, car je m’essoufflais vite et avais perdu ma Souplesse. Je vivais dans l’attente de mon enfant, et la nuit, seule dans le grand lit, bien souvent j’étais réveillée par les vigoureux coups de pied qu’il me lançait. Germaine, la sage-femme du village, m’avait dit :

— Il semble vigoureux. Tu auras un beau bébé, Madeleine.

J’avais été heureuse de ses paroles. Mon enfant devenait ma principale préoccupation, tout ce qui m’entourait perdait peu à peu de son importance. Je n’existais plus qu’en fonction de lui.

*

Il naquit le 1er mai 1920. Très tôt le matin, je fus réveillée par une douleur dans les reins, pas très violente, comme une simple colique. J’attendis un instant, et lorsqu’elle se renouvela à plusieurs reprises, je compris que le moment était venu. Je me levai, appelai Charles :

— Charles, va chercher Germaine et maman. Je crois que le bébé arrive.

Il bondit de son lit, affolé :

— Madeleine ! C’est vrai ? Tu crois que…

— Oui, Charles. Habille-toi, et va, s’il te plaît.

Il partit, et sa précipitation me fit sourire. Je m’appliquai à marcher de long en large comme me l’avait prescrit Germaine, en attendant qu’elle arrivât. Les douleurs devenaient de plus en plus fortes, mais elles étaient supportables. Je ressentais, en même temps qu’une sorte de crainte devant l’événement inconnu qui se préparait, une merveilleuse exaltation.

Dès son arrivée, Germaine prit la direction des opérations. Elle me fit marcher, encore, et lorsque la douleur augmenta, elle me fit coucher. Je n’eus bientôt plus conscience du temps qui s’écoulait. Je ne vivais qu’au rythme des contractions, de plus en plus rapprochées. À chaque fois, la souffrance atteignait un palier supérieur, ma labourait le ventre, et je me mordais les lèvres pour ne pas crier.

Ce fut long. Il était trois heures de l’après-midi lorsqu’enfin je l’entendis pousser son premier cri. Une sensation merveilleuse, ineffable, gonfla son cœur.

— C’est un garçon, dit Germaine, un beau gros garçon !

Quand ma mère me l’apporta, tout emmailloté, je le pris contre moi et regardai son petit visage avec un amour infini.

— Maman, dis-je à ma mère – et ma voix était rauque d’émotion contenue –, je voudrais l’appeler Jean…

— Merci, Madeleine, me dit-elle tout bas. Tu ne pouvais pas me faire plus plaisir…

Elle se pencha vers moi, embrassa mon front encore moite de sueur.

Lorsqu’elle se redressa, elle me dit :

— Je vais chercher Charles, maintenant. Il veut te voir. Peut-il entrer ?

Sur ma réponse affirmative, elle arrangea mon oreiller, tira sur les draps, me recoiffa.

— Voilà, j’y vais.

Elle sortit, et peu après il entra. Je le regardai, à la fois heureuse et émue. Pourtant, un petit regret vint me mordiller le cœur. Pourquoi n’était-ce pas son enfant à lui que je venais de mettre au monde, au lieu de celui d’un autre ? L’accepterait-il de la même façon ?

Il s’avança, avec précaution. Tout contre le lit, il s’agenouilla, me prit la main.

— Madeleine, dit-il tout bas, Madeleine… Tu vas bien ?

Je fis oui, de la tête. Il me regardait intensément. Puis il regarda mon enfant qui dormait, au creux de mon bras, comme un petit ange. Et d’une voix enrouée :

— Ton enfant, Madeleine… Il sera le mien.

Mes yeux se remplirent de larmes :

— Merci, Charles, merci pour tout.

— Je t’aime, Madeleine, dit-il avec ferveur. Dorénavant, vous serez deux dans mon cœur.

Heureuse, je fermai les yeux. Une agréable faiblesse m’engourdissait, et il me sembla que les lèvres de Charles se posaient sur mon visage. Je voulus rouvrir les yeux, mais je n’en eus pas la force. La main dans celle de Charles, mon enfant au creux de mon bras, épuisée, je m’endormis.